Georges Nivat: L’intelligentsia russe, entre poésie, dissidence et repli

LE TEMPS, 28 mai 2014

 

 

RÉCIT 

 

L’intelligentsia russe, entre poésie, dissidence et repli

 

PAR GEORGES NIVAT

 

L’éminent slaviste Georges Nivat revient d’un voyage à Moscou, où il a sondé l’état d’esprit à propos de la crise ukrainienne. Il en conclut: «Une chose paraît certaine: l’écart entre l’Europe et la Russie va grandissant. Cet écart grandissant va nous faire souffrir»

Moscou, après Kiev1, est rutilante de hardiesse architecturale, les gratte-ciel staliniens (imitant eux-mêmes ceux du Chicago des années 1930) font figure de sages écoliers à côté des buildings penchés, en diagonale, couronnés de couleurs inattendues qui fleurissent dans le Grand Moscou. Les autostradesse chevauchent; Peredelkino, le village des écrivains, est à présent ceinturé d’affreux cubes de béton, et le champ entre la maison-musée du poète Boris Pasternak et le cimetière où il repose est ceinturé de hauts murs d’où émergent des ruines inachevées…

Mais la grande maison de bois est toujours là. J’y viens le dimanche d’après Pâques, avec un petit groupe d’adorateurs du poète. On récite sans fin des vers, se passant le flambeau, ou au contraire scandant tous en chœur. Cette Russie-là, qui aime et récite sans fin de la poésie, n’est pas morte. A ces tout jeunes étudiants en relations internationales, je demande s’ils connaissent leur professeur Andreï Zoubov, qui a été mis à pied pour un article virulent contre la politique de Poutine en Ukraine. Tous en chœur s’écrient: «Bien sûr! Il est formidable; nous sommes descendus dans la rue pour protester, et il vient d’être réintégré.» Tiens, encore une Russie qui ne correspond pas aux habituelles philippiques! Vérification faite, il est bien vrai qu’il a été réintégré, mais son contrat, qui va jusqu’en juin, ne sera pas renouvelé, a annoncé la direction. Néanmoins, la joie contestataire de ces jeunes gens est un signe magnifique.

Pasternak avait en somme repris le flambeau de la littérature russe dissidente et prophétique, celle du Grand Siècle, le Xylème. Les personnages du Docteur Jivago délibèrent passionnément et clandestinement de ce roman en action qu’était la révolution, Saturne dévorant ses enfants. Qu’en est-il pour ces jeunes gens aujourd’hui? Ils ne célèbrent pas la reconquête de la Crimée, mais ils ne sont pas contre non plus. Leur Russie d’aujourd’hui ne dévore plus ses enfants. Elle n’a plus la religion du futur, du progrès. Elle célèbre sans fin sa Victoire de 1945. Récemment, le journaliste Andreï Arkhangelski écrivait: «Le 9 Mai était l’unique jour qui me rattachait au pays, à tous les autres. Et j’étais prêt pour cela à supporter les émanations du pouvoir, les rubans de Saint-Georges, qui n’ont aucun lien direct avec la victoire. Mais, aujourd’hui, tout a changé, je sais quoi: soixante-neuf ans après, je vois quelque chose qui me bou­leverse, je vois des gens qui voudraient que la guerre recommence.» Personnellement, je ne crois pas que la guerre va recommencer, ni que la Russie va envahir l’Ukraine «continentale». Mais, on le voit, le culte de la guerre par ceux qui ne l’ont jamais faite est, pour certains Russes d’aujourd’hui, insupportable à constater.

Une femme, Olga Sedakova, a repris le flambeau de la littérature russe prophétique. Cette poètesse et philosophe a salué Maïdan à sa façon: «A la lumière de Maïdan, la société russe d’aujourd’hui (pas le pouvoir, la société) paraît déshonorée. Le mot est dur, mais je n’en trouve pas d’autres. Bien sûr, il s’agit de mon opinion personnelle, et nombreux en Russie sont ceux qui ne seront pas d’accord.» Il faut être poète pour lancer un tel cri. Est-elle seule contre tous? Pas tout à fait, mais, seule contre la majorité, c’est certain. Certains amis m’assaillent d’un torrent d’imprécations antiaméricaines: «C’est eux qui ont tout fomenté!», «On se ­croirait revenu alors aux bons jours staliniens, où tout était si clair!» D’autres soupirent que l’annexion de la Crimée aurait dans l’idéal pu se faire moins précipitamment… Mais comment?

J’ai participé à la remise du «Prix russe», fondé il y a dix ans, avec le soutien de la Fondation Eltsine. Parmi les lauréats, deux étaient ­Criméens, et donc n’auraient pas pu avoir le prix quelques semaines plus tôt. Il y en avait d’Asie centrale, des Etats-Unis, et trois étaient Ukrainiens. La jeune prose ukrainienne fait paradoxalement florès à Moscou, et trouve beaucoup de lecteurs: les romans de Iouri Androukhovitch, ou de Serhiy Jadan, l’un de l’Ouest, l’autre de l’Est, ont ici bien plus de lecteurs qu’en France. Le jury du Prix russe était présidé par le critique littéraire ­Sergueï Tchouprinine, une des lauréates était une femme poète et ­romancière de Donetsk. Son intervention fut remarquable. Elena Stiajkina se lança tout droit en déclarant à peu près ceci: «S’il vous plaît, nous n’avons pas besoin d’une aide militaire, nous avons besoin d’éditeurs et de lecteurs. Les événements m’ont fait découvrir que, moi qui suis Russe, je me ­sentais citoyenne de l’Ukraine; je l’aime moins comme une mère que comme une fille; elle est encore toute jeune, peu expérimentée, mais c’est pour cela que je l’aime.» Elena Stiajkina est historienne, publie ses articles académiques en ukrainien, sa poésie et ses romans en russe. Elle incarne cette Ukraine bilingue, européenne de l’Est, que la tourmente actuelle risque de faire disparaître, et ce serait une immense perte pour l’Europe tout court.

Un autre lauréat venait de Minsk, Sacha Filipenko. Il était couronné pour un court roman, fable politique saisissante intitulée Le Fils d’avant. Dans une république tenue par un dictateur qui joue au foot une fois par an et gagne toujours les matches, un concert donne lieu à une effroyable bousculade, une centaine de jeunes meurent contre les grilles d’une station de métro fermée. Le fils tombe dans le coma, sa mère le rejette, sa grand-mère l’installe dans une chambre d’hôpital, lui parle, fait venir une prostituée pour tenter de le réanimer; et, par ses soli­loques, nous apprenons tout de la société cynique et confinée du dictateur. La grand-mère s’oppose au médecin-chef, qui veut débrancher les appareils, qui séduit la mère, lui fait un autre fils et s’empare de ­l’appartement de la vieille femme obstinée. Quand la grand-mère meurt, le miracle se produit, le fils d’avant sort du coma, et son beau-père, le médecin qui voulait arrêter sa ­survie, est félicité de toutes parts, et soutient en hâte un doctorat sur sa méthode de guérison… Le coma du fils d’avant est celui de toute une société, non nommée, mais où l’on reconnaît sans peine la Biélorussie, troisième des grands frères slaves de l’Est. Le livre est interdit à Minsk, alors qu’il est primé à Moscou.

A l’Université d’Etat de Moscou, on inaugurait un «Institut d’études globales» du nom d’Alexandre Zinoviev. Car la veuve du logicien, du satiriste, de l’auteur des Hauteurs béantes a obtenu la création d’un institut qui prolonge les réflexions de son mari sur la «westernisation» catastrophique du monde, le «capitalisme global» destructeur face à la «civilisation russe». Olga Zinoviev et le recteur Sadovnitchi célèbrent donc le patriote russe Zinoviev, «nouveau Lomonossov», et la revue Zinoviev fait mieux comprendre l’idéologie du régime actuel. «La Yougoslavie comme scénario de travail pour démembrer la Russie», «la langue globale pour un monde partiellement globalisé», «un nouveau colonialisme».

Zinoviev est célébré comme «le Francis Bacon de notre temps», qui avait prévu que, dès la victoire américaine dans la Guerre froide, les Etats-Unis passeraient à l’étape ­suivante: la guerre tiède. Le directeur du Centre communicationnel eurasien pense que la Russie, cette fois-ci, va gagner la guerre: «L’actuelle crise ukrainienne, fomentée par les Etats-Unis comme une tentative pour restreindre la Russie dans l’espace post-soviétique, a toutes les chances de se transformer en une défaite géopolitique majeure. Pour l’instant, le résultat n’a pas été l’intégration de l’Ukraine à l’Union européenne et à l’OTAN, mais une crise de l’Etat ukrainien et le rétablissement de la Russie en Crimée. Un échec américain.»

Comme on le voit, cette nouvelle idéologie de la «guerre tiède» – contrairement à un certain nationalisme russe toujours hanté par ­l’encerclement – voit dans l’étape actuelle une étape gagnante pour la Russie. Dans la résistance à l’américanisme, ses défenseurs proclament avoir les valeurs avec eux, face à un Occident qui se décompose spirituellement. La vieille confrontation des occidentalistes et des slavophiles a trouvé dans la crise ukrainienne un renouveau de jeunesse. On peut relire des pages entières de ce débat du XIXe siècle, et n’en changer pratiquement aucun mot. Sauf que les frontières ont été modifiées par le XXe siècle. Très profondément, et, au fond, nous retrouvons aujour­d’hui des séquelles des traités qui ont mis fin à la Première Guerre mondiale (dépeçage de l’empire des Habsbourg, diminution de la Hongrie, etc.) comme de la Seconde Guerre mondiale (1939-1941) – qui, pour les Russes, est la Grande Guerre patriotique (1941-1945). L’Ukraine n’avait encore jamais eu les frontières que lui accorda l’accord Ribbentrop-Molotov, et qui devinrent réalité en 1945 (évidemment dans le cadre factice de l’URSS, mais elle avait son siège à l’ONU). Le ressentiment russe s’explique tant par la perte de ces frontières (effet de la chute du communisme) que par une humiliation face à l’Occident (leçons de démocratie continuelles). «C’est un lieu commun rebattu de la propagande occidentale, et qui reste une affirmation mensongère que, contrairement aux «Européens civilisés», les peuples de la Russie sont enfoncés dans la barbarie. C’est ainsi que les Européens nous représentent jusqu’à ce jour. C’est ainsi qu’on nous représentait il y a deux cents ans» (revue Zinoviev).

La toute récente loi sur l’interdiction du dénigrement de la Grande Guerre patriotique apporte un élément nouveau dans la construction d’une idéologie du régime. Assurément, ce n’est pas la Russie du président Poutine qui a inventé les lois mémorielles. Mais la loi votée par la Douma et qui prend force le 9 mai 2014 (anniversaire de la Victoire), acquiert tout son relief à la lumière de la crise ukrainienne. Sous prétexte de prohiber toute renaissance du nazisme, elle met en danger l’étude de l’histoire de toute une période ainsi que la publication des résultats de nouveaux travaux.

On se demande si le chapitre de L’Archipel du goulag consacré au ­général Vlassov (général soviétique passé aux nazis pendant la guerre) ne pourrait pas être aujourd’hui sanctionné. Le projet de loi du Conseil de la fédération comportait également la prohibition de la négation de la Shoah. La Douma enleva cette mention et l’emporta, ­détail qui semble indiquer que le législateur russe avait surtout en vue le récit de la guerre, non la ­ «solution finale». Katyn, Vlassov, la collaboration avec l’occupant allemand – pourra-t-on poursuivre des recherches historiques sans songer à cette loi? Sans parler de la vision nationaliste ukrainienne de la guerre, le rôle de Bandera, le ­bataillon SS Nachtigall composé d’Ukrainiens, qui prit Lvov en 1941, et bien d’autres sujets.

Il parut en février une lettre publique au titre ronflant: Le démon du défaitisme – signée par le poète Koublanovski, l’historien Felix Razoumovski et le mathématicien et ancien zek Valeri Senderov. «Nous avons l’impression que la nouvelle intelligentsia d’opposition conduit le pays à un nouveau février, c’est-à-dire à une nouvelle destruction.» Il s’agit de février 1917, bien sûr, où tout fut perdu, pensait Soljenitsyne. L’Ukraine est pour les signataires de cet appel un cheval de Troie occidental… Senderov a commenté: «Je voulais rappeler la leçon des Jalons2: quand on est face à la révolution, il faut être avec le pouvoir. Ce n’est pas toujours agréable, mais il le faut.»

Une chose paraît certaine: l’écart entre l’Europe et la Russie va grandissant. Cet écart grandissant va nous faire souffrir, nous aussi, les Européens, car les Russes sont quand même des Européens, une Europe russe qui va de Kaliningrad-Königsberg à Vladivostok. Les Européens se sentiront vite ­amputés de ce membre fanto­matique et gigantesque qui les projette jusqu’au Pacifique, et qui les a ré­novés en leur donnant Tolstoï et Dostoïev­ski, Moussorgski et Rimski, Malevitch et Tsiolkovski…

L’Europe est inscrite dans le destin russe, comme la Russie dans le destin européen, et l’Ukraine, même divisée, même malade de la liberté, est forcément sur le chemin européen de la Russie. Sa provincialisation qui a duré trois siècles est finie, mais son âge adulte n’est pas encore là. Quant à la Russie, son pouvoir et sa majorité semblent pour l’heure peu se soucier des séquelles profondes que laissera la crise entre les frères slaves de l’Est. L’utopie d’une troisième Europe où entreront Ukraine et Russie reste inscrite dans le futur européen, aucun projet eurasien ne pourra modifier cette donne fondamentale. Mais il va peut-être falloir une génération pour guérir les Slaves de l’Est, et notre Europe aussi.